Groupe Belge de Recherche Scientifique Sous-Marine
A cent lieues sous les terres

   Jeune, il dévorait les romans de Jules Verne. Adulte, il a suivi ses héros, sinon jusqu'au centre de la terre, du moins dans les gouffres qui y conduisent. En été 1953, il y a un demi-siècle, l'expédition de Jacques Theodor établissait dans lesPyrénées-Atlantiques le record du monde, en atteignant la profondeur de 737 mètres. Aujourd'hui, ce Belge en qui Tintin se serait bien reconnu vit à Monaco. L'article si dessous, tiré de "La Libre Belgique", est une interview de l'un de nos plus éminent membres.


   Il est des anniversaires célébrés jusqu'à plus soif, tels les cent ans de la naissance de Simenon ou les vingt-cinq ans de la mort de Brel. A d'autres s'appliquerait plutôt le sic transit gloria mundi par lequel on rappelait naguère aux papes, lors de leur couronnement, que la gloire du monde n'a qu'un temps. Il en fut ainsi pour les lauriers spéléologiques de Jacques Theodor et de ses compagnons. Un demi-siècle après l'épopée où ils s'illustrèrent, celle-ci n'est plus connue que des passionnés du monde souterrain. Et pourtant, elle en vaut la peine...

   «J'ai d'abord été, entre dix et quinze ans, un lecteur assidu de Jules Verne, notamment de son «Voyage au centre de la Terre». A l'époque, on était peu informé et j'ai pris l'histoire au pied de la lettre», se souvient notre héros, né à Bruxelles en 1926, peu avant Tintin qui se serait bien reconnu en lui. Fasciné désormais par les voies qui conduisent aux entrailles de la planète, il y hasarda ses premiers pas en catimini lors d'un camp scout à Han-sur-Lesse. Et devint rapidement un familier des sentiers non battus. Sur sa table de chevet, les ouvrages de Norbert Casteret, le père de la spéléologie française, allaient bientôt remplacer les anticipations du romancier nantais.

   «Pendant la guerre, se souvient notre interlocuteur, qui vit aujourd'hui à Monaco, je partais en vélo à la fin de la semaine, après les cours, et je faisais tout le trajet de Bruxelles à la grotte de Goyet. J'y restais du samedi au dimanche, en passant la nuit dans la grotte. Le dimanche après-midi, je retournais à Bruxelles.» De Gesves à la capitale, il y a quelque 70 kilomètres. Et le vélo du jeune Jean ne comportait pas de dérailleur. A Wavre, il montait la côte à pied...

   On l'aura compris: on a affaire à un indépendant dans l'âme. Et qui a d'ailleurs de qui tenir, étant le petit-fils du bâtonnier Léon Theodor, une des figures de proue de la résistance belge en 14-18. «Mon père, qui était dans la banque, est mort quand j'avais trois ans. Et ma mère, que je loue pour cela, ne s'est pas trop occupée de moi. Elle m'a fichu une paix royale!» Ainsi notre passionné fit-il de grand progrès, passant bientôt des siphons en plongée libre, avec pour tout matériel une lampe de poche dans un bocal à fermeture étanche, tenu par une main en même temps que la corde, les jambes et l'autre main effectuant les mouvements de nage.

   Bien sûr, il eut aussi un métier, et même plusieurs. En 1948, il dirigeait un laboratoire de technologie textile à Gand quand le célèbre physicien Max Cosyns -qui avait assisté Auguste Piccard- lui ouvrit un horizon nouveau: participer à la reconnaissance du vaste réseau hydrologique souterrain des Pyrénées-Atlantiques, situé au sud de Sainte-Engrâce et qui intéressait notamment l'Electricité de France (EDF) pour ses applications industrielles éventuelles.

   Dans la première équipe constituée pour relever le défi des cavités naturelles béarnaises, il y avait Cosyns lui-même ainsi que Giuseppe Occhialini, qui dirigeait avec lui le Centre de physique nucléaire de l'ULB. Le physicien britannique J. Fertell (cyclotron de Birmingham) et son collègue Eric Samuel étaient également de la partie. Jacques Theodor a rejoint pour sa part les expéditions de 1948, 1949, 1952 et 1953. L'une d'elles, en 1952, fut endeuillée par un accident de treuil où le spéléologue français Marcel Loubens trouva la mort. On remonta son corps en 1954, contre son gré. «Il avait dit, à moi-même et aussi à d'autres: s'il m'arrive quelque chose au fond, je souhaite y rester. Mais le train médiatique a été le plus fort. J'ai refusé d'y aller pour cela et aussi parce que je soupçonnais que j'aurais donné lieu à un battage médiatique au bénéfique de certain(s).»

   Parmi les explorateurs occasionnels de la rivière souterraine figurait aussi un certain Haroun Tazieff. Notre compatriote le vit un jour revenir, après avoir passé deux heures sous une cascade glacée, en si triste état, sans réaction et gémissant plaintivement, qu'on crut qu'il était devenu fou. Plus tard, en 1959, il se retrouvera en compagnie du célèbre volcanologue -qui naquit à Varsovie et fit une partie de ses études en Belgique- autour de l'île de Vanikoro (Salomon) en vue d'y dégager, au moyen d'explosifs, l'épave de l'Astrolabe, le vaisseau de La Pérouse, enfoui dans une gangue de coraux. Mais avec le recul du temps, l'avis sur ce glorieux «collègue» est plus que mitigé: «Une personnalité charismatique, certainement, mais pas un vrai scientifique»...

   Août 1953. Pour la septième fois, des hommes se réunissent sur le site pyrénéen, au coeur des rocs calcaires et des pics tordus devenus familiers. Ils sont dotés à présent d'un treuil très puissant, avec un câble de 9 millimètres de diamètre. Objectif: le gouffre dit de la Pierre Saint-Martin, où va s'écrire le plus grand chapitre de l'aventure. «Cela a fait un grand ramdam médiatique à l'époque. C'était en même temps que l'affaire Dominici. Quand nous avons fait notre descente, une cinquantaine de journalistes attendaient en surface.»

   Le groupe comprend vingt-cinq membres, parmi lesquels les déjà cités Occhialini et Casteret, l'explorateur polaire Lépineux, chef de l'équipe de pointe, le plongeur lyonnais Daniel Epelly, des scouts adultes dont deux topographes amateurs, un médecin, le Dr André Mairey, l'abbé Attout, un autre Belge qui est aussi l'aumônier de l'expédition... Il faut encore accueillir quatre Espagnols... pour éviter la confrontation avec les carabineros en armes, Madrid considérant que le gouffre fait partie de son territoire. Parmi ces nouveaux venus, qui s'intégreront fort bien, il y a un des plus éminents géologues d'Europe, Noël Llopis-Llad, professeur à l'Université d'Oviedo.Quand il se trouve à la tête de l'équipe des scaphandriers, Jacques Theodor peut lire la gravité sur les visages au départ d'une plongée en caverne. «Comme dit Casteret, cet exercice représente le sommet du risque, c'est presque jouer à pile ou face avec la vie.» Que dire alors d'un gouffre qui ne se laisse pénétrer qu'au prix d'une descente à la verticale de 320 mètres, soit exactement la tour Eiffel! L'équipement est un poème: chemise de flanelle, chandail, wind-jacket, pantalon de velours, salopette, combinaison étanche, ciré (veste et pantalons). Six épaisseurs au total. Une fois treuillés, les découvreurs arrivent au camp de base, juste à côté de l'infortuné Loubens enseveli sous les pierres. Un camp? Façon de parler pour une plate- forme de trois mètres sur quatre où trois tentes sont déployées l'une contre l'autre.Humidité 98 pc, température 4°. Les vêtements de Theodor, trempés, le resteront pendant les quatre jours qu'il passera au fond. Mais au bout de la progression pénible, une fois le point extrême atteint, il y a la joie du sol jamais foulé, l'émerveillement devant la salle aussi gigantesque qu'insoupçonnée -elle sera dite «de la Verna» -, la célébration de la réussite selon les rites, le rhum d'une minuscule bouteille qui n'aura jamais paru aussi bon. Au marteau, sur la paroi, sont inscrits la date -le 13 août 1953- et les noms -Theodor, Lépineux, Epelly. «Nous sommes à peine fatigués tant l'excitation est grande.»

   Par la profondeur atteinte, qui est de 737 mètres, le trio a établi un nouveau record du monde, succédant à celui de Chevalier au Trou de Chaz (685 mètres). Depuis lors, forcément, bien d'autres dénivelés ont pris la relève au «Guiness Book». Les performances n'ont cessé de s'approfondir d'année en année, notamment en Haute-Savoie. C'est là qu'une équipe dirigée par le Lyonnais Daniel Colliard est descendue, en janvier dernier, jusqu'à 1733 mètres dans le gouffre de Mirolda (commune de Samoëns). Un kilomètre de plus! Mais on procède de nos jours avec un matériel autrement perfectionné et des moyens de communication dont les spéléos du milieu du XXe iècle n'avaient pas idée.

   Les plus grands dangers? «En grimpant une paroi, c'est de glisser sur la glaise ou avoir une prise qui cède , nous dit Jacques Theodor. Un peu partout, ce sont les gros blocs en équilibre instable qui peuvent basculer. Robert Stenuit a été pris comme cela dans une grotte en Belgique. Un gros bloc lui a cassé la jambe. Un autre danger, s'il y a un cours d'eau sous terre, c'est que l'eau se mette à monter brusquement. Bien sûr, on a toujours des gens qui restent en surface mais on dépend des cordes.» Et quand il faut s'en passer, ne pas se perdre devient l'impératif majeur, vital... «Il y a trente-six techniques, comme celle de mettre des bandelettes de Scotch-lite de loin en loin, ou de disposer des feuilles de calendrier, du 31 décembre au 1 er janvier.»

   Grâce à la presse présente sur place, l'exploit de la Pierre Saint-Martin reçoit un écho large et immédiat. En Belgique, journaux et revues ne sont pas avares de fierté nationale. Le «Patriote illustré» consacre, les 18 et 25 octobre 1953, pas moins de dix pages à Theodor, qui sera aussi l'invité des conférences de l'«Exploration du monde». Dans «Paris Match», sous le titre «Quand les extrêmes se rencontrent», paraît la photo, prise au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, du co-recordman de la profondeur en compagnie de celui de la hauteur, sir Edmund Hillary, vainqueur de l'Everest avec le sherpa Tenzing Norgay, en 1953 également.

   Sur la carrière ultérieure du jeune sportif scientifique -ou scientifique sportif-, on pourrait encore écrire bien des articles. Secrétaire général de la Société belge de télécommunication en 1956, puis associé gérant de la Société générale de travaux sous-marins, également de l'Auxiliaire maritime et fluviale, il change radicalement de cap en 1959. «J'en ai eu marre. Je ne suis pas du tout commerçant, ce n'est pas dans ma nature. J'ai accompli un premier tour du monde en sept mois, puis un deuxième en 1961-1962 en quinze mois. Cela a été l'occasion de réaliser des photos et films sous-marins, qui sont passés dans beaucoup de salles.» Et qui ont, avec les fruits d'autres activités du globe-trotter, illustré de nombreuses publications. Mais n'en faites pas qu'un chasseur d'images: il sera aussi chercheur au Centre national de la recherche scientifique ainsi qu'à l'ULB, chargé de cours à l'Université de Nice-Sophia Antipolis... et on en passe!

   A 77 ans, Jacques Theodor prend toujours les escaliers pour gagner son appartement monégasque, au douzième étage, bien que l'immeuble comporte trois ascenseurs. Il pratique la voile, le pentathlon moderne, le VTT en forêt, le ski nordique... En 1997, il s'est rendu au Pôle Nord, comme membre le plus âgé d'un groupe qui a accompli les derniers 110 kilomètres en ski. Grand amateur de raids en traîneau à chiens, il est aussi en train d'apprendre à piloter un hélicoptère.

   Et pour couronner le tout, il s'offre le luxe d'avoir trois livres en chantier: une autobiographie, une étude sur les technologies préhistoriques et une autre appliquant la méthodologie scientifique aux pseudo-sciences et aux pseudo-thérapies. A ce dernier terrain, il dit avoir été conduit par un sens aigu de la justice intellectuelle et morale: «Je suis dégoûté par la manière dont certains marchands de rêves exploitent des gens qui n'ont pas de moyens financiers et qui espèrent se sortir d'une problématique pour laquelle il y a des moyens tout à fait orthodoxes. Dire qu'on peut venir à bout du cancer ou du sida par l'homéopathie, c'est scandaleux.»

   «Sans transition», il a aussi réuni une collection de vases grecs exceptionnelle, dont il a fait don au musée de l'Université d'Amsterdam qui en a publié l'impressionnant catalogue. Pourquoi pas à nos musées royaux d'Art et d'Histoire? La réponse fuse: «Parce que l'état dans lequel sont les pièces là-bas est honteux.» Dur, dur...

   Mais nous voilà bien loin de la Pierre-Saint- Martin... Après coup, elle apparaît comme le tremplin d'une vie qui allait s'ouvrir à tout, aux plus lointaines équipées comme à une kyrielle de disciplines et de branches du savoir humain. Au fond -sans jeu de mot-, il y a du Tournesol dans ce Tintin-là.


   Reproduit avec l'aimable autorisation de La Libre Belgique : Copyright © 2003 Paul Vaute, La Libre Belgique

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